*Lu en français

Les 19 contes qui composent ce recueil racontent les aventures de personnages appartenant à la littérature orale d’Afrique de l’Ouest, humains ou animaux, tels Fari l’Anesse, Golo le Singe, Khary la femme bossue, Ngor le Sérère, Leuk le Lièvre, Bouki l’Hyène, Maman-Caïman, etc … Les uns et les autres sont décrits de façon vivante avec l’accent mis sur leurs qualités et leurs défauts. Chacune de ces histoires donne ainsi à réfléchir sur le comportement des uns et des autres, invitant à la manière des fables, à tirer des leçons de vie de chaque mésaventure. Cet ouvrage résulte de la transcription par Birago Diop, des contes racontés par le griot Amadou Koumba. Ils sont devenus des classiques de la litté-rature de l’Afrique de l’Ouest. (presenceafricaine.com)
Pour ma lecture africaine du mois de juin, j’ai choisi de me replonger dans un livre qui faisait déjà partie de mes souvenirs d’adolescence : Les Contes d’Amadou Koumba de Birago Diop. Au lycée, nous avions étudié plusieurs de ces contes, et en retrouvant le célèbre poème « C’est le souffle des ancêtres » dans le conte Sarzan, j’ai été instantanément ramenée des années en arrière. Ce petit moment de nostalgie m’a donné le sourire avant même de commencer ma lecture.
De quoi parle le livre ?
Publié en 1947, ce recueil rassemble les récits transmis à Birago Diop par Amadou Koumba, griot de sa famille. À travers ces histoires issues de la tradition orale sénégalaise, l’auteur nous ouvre les portes d’un univers où se mêlent contes, légendes, proverbes et sagesse populaire.
On y retrouve les grandes figures du bestiaire ouest-africain – Leuk-le-Lièvre, Bouki-l’Hyène, Golo-le-Singe ou encore Thilé-le-Chacal – mais aussi des rois, des marabouts, des génies et des hommes ordinaires. Derrière ces récits souvent simples en apparence se cachent des réflexions profondes sur la justice, la solidarité, la ruse, le pouvoir ou encore la nature humaine.
Les grands thèmes du recueil
Ce qui m’a toujours plu dans ces contes, c’est leur richesse.
Chaque histoire transmet une leçon de vie sans jamais donner l’impression de faire la morale. La sagesse des anciens y occupe une place essentielle, portée par la parole du griot, véritable gardien de la mémoire collective.
La ruse est également omniprésente, notamment à travers Leuk-le-Lièvre, qui montre que l’intelligence permet parfois de triompher là où la force échoue.
Le merveilleux africain traverse aussi tout le recueil. Les animaux parlent, les génies côtoient les hommes et le surnaturel devient une manière d’expliquer le monde et les comportements humains.
Enfin, plusieurs contes proposent une critique sociale très subtile, évoquant les injustices, les rapports de pouvoir ou encore l’héritage de la période coloniale.
Mon avis
Relire ce recueil à l’âge adulte a été une expérience très différente de celle que j’avais vécue au lycée.
Enfant, je retenais surtout les histoires et leurs personnages. Aujourd’hui, j’y vois davantage les symboles, les sous-entendus et toute la richesse des leçons transmises. C’est une lecture qui invite à prendre son temps et à réfléchir entre chaque conte.
Parmi ces contes, beaucoup m’ont plu, mais certains m’ont particulièrement marquée.
Petit-Mari
Le poids des mots
C’est sans doute l’un des contes qui m’a le plus marquée, notamment à cause que de sa fin un peu trop violente à mon goût.
Khary appelle affectueusement son petit frère « Petit-Mari », sans réaliser que ce surnom devient, pour lui, une véritable humiliation. Peu à peu, ce simple mot finit par définir son identité aux yeux du village tout entier. Ce qui le pousse à commettre un acte effroyable.
J’ai trouvé la morale particulièrement forte : les mots que nous employons peuvent laisser des blessures profondes, même lorsqu’ils sont prononcés sans mauvaise intention. La fin m’a cependant semblé très brutale. J’ai compris le message, mais j’ai trouvé le dénouement un peu extrême.
Le Salaire
La justice selon Leuk-le-Lièvre
Ce conte met en scène un jeune garçon qui sauve un caïman en difficulté… avant que celui-ci ne décide de le dévorer pour le remercier.
Le débat qui suit est passionnant, car chacun apporte sa propre vision du monde. Le cheval et la vache, usés après avoir servi les hommes toute leur vie, donnent raison au caïman, persuadés que les bonnes actions sont rarement récompensées.
Puis arrive Leuk-le-Lièvre.
Par sa ruse légendaire, il retourne complètement la situation et rappelle qu’oublier le bien reçu finit toujours par se retourner contre soi.
J’ai trouvé ce conte simple, drôle et particulièrement efficace.
Maman-Caïman
La mémoire des ancêtres
C’est probablement l’un de mes préférés.
À travers Diassigué, la mère caïman, Birago Diop rend un très bel hommage à la transmission. Elle raconte à ses petits l’histoire des peuples, des royaumes et des guerres qui ont façonné les rives du fleuve.
Ses enfants s’impatientent. Ils préféreraient entendre des histoires de caïmans.
Ce décalage entre générations m’a beaucoup touchée. Le conte rappelle combien la mémoire est précieuse, mais aussi fragile lorsque les plus jeunes cessent d’écouter.
Une commission
Quand l’intelligence l’emporte
J’ai également beaucoup aimé ce conte plein d’humour.
Le défi paraît impossible : envoyer toute la viande d’un bœuf par l’intermédiaire d’une hyène sans qu’il n’en manque un seul morceau.
La solution imaginée est d’une simplicité désarmante et illustre parfaitement l’une des grandes idées du recueil : la ruse vaut souvent mieux que la force.
J’ai trouvé cette histoire particulièrement malicieuse et très agréable à lire.
Une lecture qui traverse les générations
Ce recueil n’est sans doute pas le genre de livre que l’on dévore en une soirée. Il se savoure lentement, conte après conte.
J’ai retrouvé avec plaisir la beauté des proverbes africains, toujours si imagés et riches de sens.
Certains m’ont particulièrement marquée :
« L’on ne connaît l’utilité des fesses que quand vient l’heure de s’asseoir. »
« L’herbe sèche peut enflammer l’herbe verte. »
« Comme le miel dans l’eau, la parole, bonne ou mauvaise, se dissout dans la salive qui en garde une part de puissance. »
« Quand la mémoire va ramasser du bois mort, elle rapporte le fagot qu’il lui plaît… »
Je pourrais en citer beaucoup d’autres tant ce recueil regorge de belles formules.
En refermant ce livre, je me suis rendu compte qu’il ne m’avait pas seulement replongée dans mes souvenirs de lycée. Il m’a surtout rappelé combien la tradition orale est précieuse, et combien ces contes continuent, des décennies plus tard, à parler de nous, de nos faiblesses, de nos choix et de notre manière de vivre ensemble.
Je recommande chaleureusement cette lecture à toutes celles et ceux qui aiment les récits empreints de sagesse, les contes traditionnels et la littérature africaine. C’est un livre qui se lit doucement, qui fait réfléchir et qui laisse derrière lui de très belles leçons de vie.
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