*Lu en français et anglais

Un monstre hante les brumes de Londres victorienne. Difforme, mal habillé, Mr Hyde suscite effroi et répulsion. Il a piétiné une fillette, tué un député et boxé une marchande d’allumettes.… pourtant, nul ne peut vraiment décrire son apparence. Pourquoi le notaire Mr Utterson est-il obsédé par le testament de son ami Dr Jekyll ? Pourquoi traque-t-il Hyde à travers le labyrinthe londonien ? Quel lien trouble unit les deux hommes ? Né d’un cauchemar de Stevenson, ce roman glaçant, salué par Henry James comme un « chef-d’œuvre de concision », mêle enquête et fantastique, et interroge les zones d’ombre de l’âme humaine.
Pour clore ce mois de juin, j’ai choisi un classique souvent cité mais que je n’avais encore jamais lu : L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, de Robert Louis Stevenson. Attirée par les nombreuses références faites à cette œuvre, et intriguée par son lien thématique avec Le Portrait de Dorian Gray – une lecture qui m’avait profondément marquée –, je me suis lancée avec curiosité.
Ce roman, bien que court, est considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature gothique et fantastique. Il explore la nature humaine sous l’angle de la dualité entre le bien et le mal, à travers l’histoire tragique d’un médecin brillant qui, en voulant dissocier ses instincts sombres de sa personnalité respectable, libère un monstre qu’il ne pourra plus contrôler.
De quoi parle le roman ?
Publié en 1886, L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde suit l’enquête de l’avocat Gabriel John Utterson, qui tente de comprendre le lien entre son vieil ami, le respectable Dr Henry Jekyll, et un homme mystérieux et inquiétant, Edward Hyde. Ce dernier, d’apparence repoussante, commet des actes violents et immoraux sans la moindre once de remords.
Ce que l’on découvre, c’est que Jekyll, obsédé par la séparation du bien et du mal en chaque individu, a mis au point une potion qui lui permet de se transformer en Hyde — la personnification de ses instincts les plus sombres. Une expérience qui, au lieu de le libérer, finit par le détruire.
Une histoire fascinante…mais une narration distante
La lecture en elle-même est agréable et le style de Stevenson est très accessible. Toutefois, je dois admettre être restée un peu sur ma faim. J’imaginais vivre la transformation de Jekyll « de l’intérieur », en immersion directe avec le personnage, ressentir ses doutes, ses émotions, assister à sa perte de contrôle…mais ça n’a pas été le cas. Le récit est construit comme une enquête racontée à travers les yeux d’Utterson, ce qui crée une certaine distance. Cela s’explique sans doute par le public ciblé à l’époque, probablement plus jeune, ce qui justifie aussi un ton plus mesuré.
Malgré cela, l’intrigue reste captivante et les pages se tournent avec curiosité. Ce format épistolaire et indirect participe aussi à l’atmosphère de mystère, typique des romans gothiques.
Thèmes abordés
En dépit de sa brièveté, ce roman aborde avec subtilité plusieurs thèmes forts :
- La dualité de l’être humain : Le bien et le mal coexistent en chacun de nous. Stevenson illustre cette tension interne à travers la lutte de Jekyll contre sa part d’ombre.
- La répression sociale : L’œuvre critique les normes morales rigides de la société victorienne, qui poussent les individus à refouler leurs désirs les plus profonds.
- La science et ses dérives : Par cette potion, Jekyll franchit une limite éthique. Le roman pose ainsi la question : jusqu’où peut-on aller au nom de la science ?
- La dépersonnalisation : À travers la perte de contrôle de Jekyll, Stevenson met en garde contre le danger de dissocier totalement nos instincts de notre conscience.
Les personnages
Dr Henry Jekyll
Médecin londonien respecté, philanthrope et passionné de science, le Dr Jekyll est obsédé par l’idée de séparer le bien et le mal présents en chaque être humain. Pour y parvenir, il met au point une potion qui donne naissance à son alter ego maléfique : Mr Hyde. Fasciné par la liberté que lui procure cette transformation, Jekyll se retrouve néanmoins terrifié par les actes immoraux et violents de Hyde. Au fil du temps, il perd le contrôle : Hyde prend le dessus, même sans potion. Cette lutte intérieure et ce glissement irréversible vers le mal mèneront à la chute tragique du docteur.
Il incarne à la fois la dualité humaine et les dangers d’outrepasser les limites morales de la science.
Mr Edward Hyde
Créé à partir de la potion du Dr Jekyll, Mr Hyde est l’incarnation de ses instincts les plus sombres : impulsif, cruel, amorale. De petite taille et d’apparence repoussante, Hyde commet des actes répréhensibles sans aucun remords. Rapidement, il devient plus qu’une simple manifestation passagère : il prend le dessus sur Jekyll, jusqu’à exister indépendamment de la potion.
Hyde symbolise la part d’ombre que chacun tente de réprimer, et met en lumière les conséquences de la libération incontrôlée de nos instincts les plus primaires.
Gabriel John Utterson
Notaire droit et rigoureux, Utterson est un ami proche de Jekyll. C’est à travers lui que le lecteur découvre peu à peu le mystère entourant Hyde. Curieux, loyal et guidé par un fort sens moral, il se donne pour mission de comprendre le lien entre son ami et l’étrange Hyde.
Utterson représente la voix de la raison et la morale face au chaos. Il incarne la conscience et le regard extérieur dans cette exploration de la nature humaine.
Richard Enfield
Cousin d’Utterson et personnage secondaire, Enfield joue un rôle clé en lançant l’intrigue. Lors d’une promenade avec Utterson, il lui raconte un événement troublant : un homme (Hyde) a piétiné une enfant avant de payer pour étouffer l’affaire. C’est ainsi que le nom de Hyde est introduit dans l’histoire.
Enfield agit comme un déclencheur narratif : il ouvre la porte à l’enquête et à la découverte progressive du double visage de Jekyll.
Dr Hastie Lanyon
Autrefois proche de Jekyll, Lanyon s’est éloigné en raison des expérimentations douteuses de ce dernier. Incarnation de la science classique et rationnelle, il rejette les méthodes de Jekyll. Lorsqu’il découvre la vérité sur Hyde, le choc est si profond qu’il en tombe malade et meurt peu après.
Lanyon illustre les limites de la rationalité face à l’inconnu, et montre combien la vérité peut parfois être plus dévastatrice que l’ignorance.
Le parallèle avec Le Portrait de Dorian Gray
Il est difficile de ne pas penser au Portrait de Dorian Gray en lisant L’Étrange Cas du Dr. Jekyll et de Mr. Hyde. Les deux œuvres abordent le thème central de la dualité humaine. Dorian, tout comme Jekyll, mène une double vie : l’un affiche une apparence irréprochable pendant que son portrait porte les marques de sa corruption ; l’autre vit comme un homme respectable, tout en laissant son double, Hyde, céder à ses instincts les plus sombres. Dans les deux cas, cette dissociation entre le soi public et le soi caché mène à une issue tragique, les personnages étant incapables de réconcilier leurs désirs profonds avec les exigences et les normes de la société.
Cependant, contrairement au roman d’Oscar Wilde, où la déchéance morale est omniprésente et sans contrepoids, Stevenson propose une tension plus nuancée. Dans L’Étrange cas du Dr. Jekyll et de Mr. Hyde, le bien et le mal coexistent de façon plus équilibrée, presque comme deux facettes inséparables d’un même être. Ce contraste donne au roman une dimension moins dérangeante. En le refermant, je n’ai pas ressenti le même malaise qu’après ma lecture du Portrait de Dorian Gray : au contraire, cette dualité assumée laisse une impression plus mesurée, presque apaisante, malgré la noirceur du propos.
Mon verdict
- Lecture rapide, écriture accessible
- Réflexion toujours d’actualité sur la nature humaine et sur les dérives de la science
- Narration un peu distante, ce qui pourrait décevoir certains lecteurs en quête d’immersion
Malgré quelques réserves, L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde reste un classique à découvrir. Court, bien écrit, et riche en symbolique, il offre une expérience de lecture intéressante, surtout si vous aimez les récits mêlant psychologie, mystère et critique sociale.
Je le recommande à celles et ceux qui aiment les romans gothiques, les histoires d’épouvante psychologique, et les réflexions philosophiques sur la nature humaine.
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